JOUR 10 : CONTEXTE THÉOLOGIQUE (suite)
Délivrance et évangélisation
La délivrance des esprits mauvais trouve son sens non seulement comme part de l’oeuvre de salut de Dieu, mais aussi comme signe de ce salut. Ceci est particulièrement vrai dans le contexte de l’évangélisation, qui est au coeur de la mission de l’Église. La délivrance manifeste la réalité et l’efficacité de la Bonne Nouvelle comme force de salut. L’évangélisation ne couvre pas seulement la prédication de la Parole de Dieu, mais aussi l’accomplissement de ce que cette parole annonce, à savoir que le Christ est venu pour nous sauver, et qu’il est vainqueur de tout mal. Tout au long du Nouveau Testament, la délivrance est un des prodiges opérés par Jésus et ses disciples qui porte témoignage à l’Évangile. Voilà pourquoi Jésus envoie ses disciples non seulement pour prêcher, mais aussi pour guérir et chasser les démons.
De même que certaines des guérisons opérées par Jésus sont des signes de sa puissance de pardon, de même la délivrance témoigne au coeur de l’Évangile de « la beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus-Christ mort et ressuscité. » Dans ce cas, ce qui brille, c’est la puissance de Dieu de nous libérer et de nous redonner notre intégrité. La délivrance étant souvent intime et cachée, elle est principalement un signe pour celui qui la reçoit. Elle permet à la personne libérée de croire en la miséricorde du Christ et dans son autorité sur les forces du mal. Mais c’est également souvent un signe pour ceux qui en ont été les témoins.
La délivrance est un signe eschatologique, elle révèle le Royaume de Dieu, qui est déjà là de manière cachée mais encore à venir dans sa plénitude. Être libéré d’une puissance démoniaque permet d’anticiper ou d’avoir un avant-goût de la victoire finale du Seigneur sur le mal et la plénitude de sa souveraineté sur toute l’humanité, lorsque le Christ aura détruit « toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance » et que Dieu « sera tout en tous ».
La délivrance joue donc un rôle principal dans la première mission du Christ de proclamer l’Évangile. Déjà dans différentes parties d’Afrique et d’autres régions du monde, le ministère de délivrance est central pour l’évangélisation catholique. Comme signe, la délivrance trouve son sens dans le plus large contexte du témoignage de l’amour de Dieu et de sa puissance de salut.
2. Comprendre les liens spirituels
Pour comprendre la délivrance, il est nécessaire d’expliquer ce que nous entendons par liens et oppressions spirituels. Nous parlerons dans ce paragraphe du lien spirituel ; nous traiterons de l’oppression page 77.
La plupart des chrétiens doivent se battre à un moment de leur vie, ou peut-être fréquemment, avec une difficulté que les pratiques régulières de la vie chrétienne – la confession et l’Eucharistie, une vie de prière, la direction spirituelle – ne permettent pas d’atténuer. Cette difficulté pourra être par exemple un péché réitéré, une forte émotion négative qui surgit dans certaines situations, ou un schéma de pensée qui devient obsessionnel. Quels que soient nos efforts de volonté, nous n’arrivons ni à résister à ces conduites, ni à les contrôler. Elles sont notre réaction première, et sont si profondément ancrées en nous que nous ne les percevons même pas sans la venue d’une crise, ou l’aide de nos frères, ou la lumière de l’Esprit Saint.
La tradition catholique a développé un enseignement riche sur la façon dont les démons peuvent influencer les êtres humains, et la façon dont on peut les combattre. Certains auteurs, comme saint Jean Cassien, moine du Ve siècle, parlent des esprits mauvais comme prenant « possession » de l’esprit et des pensées d’une personne :
« On pense que les esprits impurs ne peuvent pénétrer dans les corps qu’ils doivent posséder, qu’en se rendant d’abord maîtres de leur esprit et de leurs pensées… La possession des corps n’est pas cependant la plus terrible. Il faut bien plus déplorer celle des âmes qui sont enchaînées par les vices et la volupté, selon la parole de l’Apôtre : “Celui qui se laisse surmonter par le démon en devient l’esclave.” Et ceux-là ont d’autant moins d’espoir de guérir, qu’ils ne s’aperçoivent pas même de leur dépendance envers les démons, et qu’ils ne cherchent pas à s’en affranchir. »
Pour les Pères du désert, quand une personne cède à la tentation, un processus se met en place qui conduit à l’« asservissement » ou « captivité » de l’âme. Saint Jean Climaque, moine du VIIe siècle, explique :
« Les pères les plus instruits dans les voies de la vie spirituelle, et sur la sagesse desquels nous pouvons sûrement compter, nous enseignent qu’il faut reconnaître une différence essentielle entre le premier mouvement de l’âme, la sympathie de notre esprit pour une pensée impure et le consentement qu’on donne au péché, et entre la défaite et la captivité qu’on subit, le combat qu’on soutient et la passion qui agit […]. Ils disent que la captivité est la violence qui est faite à notre coeur, laquelle l’entraîne comme malgré lui et l’enchaîne, ou bien un lien fort et constant qui le fixe et l’attache à l’objet dont il est ému et lui fait perdre l’heureux état de grâce et d’innocence, […], enfin que la passion bien formée est un vide qui depuis longtemps s’était glissé dans notre âme, y a pris racine, et l’a conduite peu à peu dans une telle habitude de mal faire, qu’elle le suit avec plaisir et exécute avec ardeur ce qu’il lui commande. »
Bien que l’on ne puisse tomber dans cet état que si l’on y consent, la volonté s’en trouve blessée et donc moins apte à résister à la tentation. La conscience perd de son acuité, il devient donc difficile de reconnaître le démon à l’oeuvre.
L’enseignement des Pères sur le combat spirituel sera repris et affiné dans les traditions spirituelles et mystiques de l’Église. La spiritualité dominicaine, par exemple, à la suite de saint Thomas d’Aquin, a étudié les différentes manières dont les démons peuvent influencer notre imagination et nos pensées. La spiritualité ignacienne offre la sagesse sur les façons dont l’ennemi nous pourchasse, nous tente et nous trompe, et la manière dont nous devons discerner si un mouvement intérieur vient de l’ennemi ou d’un « bon esprit ». La tradition carmélitaine et saint François de Sales décrivent la manière dont, lorsque l’on cède à une tentation, notre volonté se trouve dans une forme d’asservissement.
Un lien spirituel se réfère précisément au genre de situation dans laquelle notre volonté est à quelque degré liée ou contrainte, au point que notre conscience ne perçoit même pas que quelque chose va de travers. La volonté n’est pas complètement anéantie, vu qu’elle peut être
libre dans la plupart des cas. Mais elle est empêchée en certaines circonstances au point que son rayon d’action est limité. Par exemple, une femme pourra être paisible et maîtresse d’elle-même la plupart du temps, mais en dessous elle porte une fureur bien ancrée vis-à-vis de sa mère, si bien que lorsqu’elle est avec elle, elle perd souvent pied et cela se termine toujours mal. Dans ce cas, la volonté est présente mais incapable d’agir ; elle est comme un membre paralysé non amputé. Pour comprendre ce qui vient d’être décrit à un niveau théologique, il sera utile de comparer le lien spirituel avec d’autres dimensions du mal incluant la volonté, à savoir le péché et la possession démoniaque. Quand on voit combien il en diffère mais aussi interagit avec eux, cela nous permettra de préciser ce qu’est un lien spirituel, surtout parce qu’il a été bien moins développé par la théologie. Il y a là deux questions en jeu. La première, quelles sont les différences dans la manière dont la volonté est affectée ? La seconde, jusqu’où et de quelle manière y a-t-il influence démoniaque ?

Un lien spirituel se réfère précisément au genre de situation dans laquelle notre volonté est à quelque degré liée ou contrainte, au point que notre conscience ne perçoit même pas que quelque chose va de travers. La volonté n’est pas complètement anéantie, vu qu’elle peut être
libre dans la plupart des cas.
La délivrance des esprits mauvais trouve son sens non seulement comme part de l’oeuvre de salut de Dieu, mais aussi comme signe de ce salut
La délivrance joue donc un rôle principal dans la première mission du Christ de proclamer l’Évangile.
Le ministère de délivrance est central pour l’évangélisation catholique.
La délivrance trouve son sens dans le plus large contexte du témoignage de l’amour de Dieu et de sa puissance de salut.
La délivrance trouve son sens dans le plus large contexte du témoignage de l’amour de Dieu et de sa puissance de salut.